Mâ’lesh I — leurs étreintes bouleverseraient la mer

Mâ’lesh I — leurs étreintes bouleverseraient la mer

Symon Henry
Pour Joseph Petric et Lynn Kuo, commande de la SMCQ

Note de programme

Cette pièce est une danse fougueuse, intense et sensible composée en hommage au tango d’Astor Piazzolla. Ses rythmes si typiques n’y sont pas, ses harmonies non plus : ils laissent plutôt leur place à un écho métamorphosé de cette musique. En effet, le tango trouve ses origines dans les bas-fonds de Buenos Aires, dans des imitations très approximatives et en métissages de danses autant latines, africaines, qu’européennes. Des pas maladroits entre hommes mélangeant fierté et orgueil, peine et nostalgie, séduction et désir. La présente pièce voudrait être chantée et dansée dans le même esprit.Mâ’lesh I – leurs étreintes bouleverseraient la mer est aussi une danse « des corps entravés », à l’image de celui de l’auteure québéco- égyptienne Anne-Marie Alonzo, dont les mots ont donné vie à l’amour passionnel entre des personnages féminins sublimes et quasi mythologiques, teintés par un imaginaire nourri autant par Gerry Boulet que par Oum Kalthoum, tout comme le mien.

Mâlesh, finalement, est un égyptianisme emblématique de la culture de ce pays. Sa signification est un croisement entre « ce n’est pas grave ! », « désolé ! » et « c’est la vie ! ». Un mélange d’humour, de compassion et de fatalité qui résonne tout à fait avec l’esprit que j’ai voulu insuffler à cette pièce.

Quelques vers, finalement, complémentaires à cette pièce et écrits en parallèle :

mâ’lesh, eunuque que j’aime louve et djinn
djinn et vieux clown autrefois danseuses étoiles

leurs étreintes bouleverseraient la mer leur sang de migrance

s’offrirait une tige de belladone aux plus sourdes blessures leurs poitrines s’entredanceraient s’éreinteraient
entre louve soulevant djinn et

la chevelure douce frôlant le stucco rouge

du clou au sol
debout, un respir grand comme

néanmoins quelques épines et la goutte de sang s’amenuisent du front de louve le vieux clown ouvre sa chemise

et prie la profonde noirceur clairvoyante des carmélites un rire-lueur en diadème

la vulve flamboyante

Préface de Joseph Petric

Mâ’lesh I — leurs étreintes bouleverseraient la mer, du compositeur québécois Symon Henry, a été commandée en 2017 par Walter Boudreau, directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec et composée pour l’accordéoniste canadien Joseph Petric et la violoniste Lynn Kuo.

L’accordéon jouit d’une large tradition d’œuvres improvisées, dont Pandorasbox (1964) de Mauricio Kagel, Roadrunner de John Zorn (1986) et Mystery Theatre de David Mott (2001). Avec Mâ’lesh I, le compositeur Symon Henry marie l’idéal de la musique « com- provisée » pour l’accordéon — improvisation encadrée par des paramètres composés avec précision tels que les registres, les dynamiques et les hauteurs — au concept de musique de chambre dans un cadre digital. Le résultat est un travail dynamique pour accordéon et violon mû par de nouvelles dimensions de la notation et les possibilités de la technologie numérique.

Ici, les interprètes peuvent lire la partition à partir d’un écran qui suggère des textures, des gestes et des hauteurs dans un éventail de couleurs et de formes graphiques soigneusement choisies. Alors que la partition se déplace de droite à gauche sur l’écran « partition » des interprètes, elle est simultanément diffusée sur un grand écran sur scène derrière les artistes pour le public. Alors que Mâ’lesh I est mue par les interactions de comprovisation de chaque interprète, la partition du compositeur demande que leur créativité soit tempérée par une conscience de l’« Autre », dans une attitude collaborative de musique de chambre pleinement respectueuse. Ce faisant, l’œuvre de Symon Henry introduit une nouvelle dimension dans un domaine du canon de l’accordéon qui mérite d’être davantage exploré.

L’accordéon et le violon doivent être amplifiés avec sensibilité, ne serait-ce que pour améliorer l’acoustique naturelle de chaque instrument. Mâ’lesh I a été présenté en première mondiale au Studio-théâtre Alfred-Laliberté de Montréal pour la Société de musique contemporaine du Québec le 23 mars 2018, en présence du compositeur, par l’accordéoniste Joseph Petric avec le remarquable Lynn Kuo.

Joseph Petric Toronto 2018

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